Être archiviste

C’est un exercice délicat que celui de définir une profession sans tomber dans le piège de l’analyse personnelle et individuelle. Il s’agira donc ici de décrire les réalités qui s’offrent à l’archiviste dans le monde professionnel actuel. Car être archiviste, c’est bien sûr exercer une profession, un métier, et donc avoir un certain état d’esprit, une vision. Mais cette vision, ces méthodes de travail sont confrontées à des réalités de terrain, des contextes plus ou mois favorables, qui gravitent autour et influent forcément sur notre travail. Pour que l’exercice soit pertinent, nous vous proposons une description sommaire de ces réalités, en les nommant simplement dans un premier temps, afin de répondre à cette question : être archiviste, aujourd’hui en France, c’est quoi ?

1/ C’est travailler pour l’administration publique
La fonction publique est traditionnellement le principal pourvoyeur d’emplois pour les archivistes. Pourquoi traditionnellement ? Tout simplement parce que la loi sur les archives de 1979 a déterminé que l’archivage en France est une obligation légale pour toute administration (qu’elle soit territoriale ou étatique). Notre existence même est donc justifiée par la Loi, qui va jusqu’à brandir la menace de poursuites pénales en cas de graves et volontaires défaillances de la part des administrations (bien qu’elle n’ait jamais été mise à exécution). Paradoxalement, les concours pour accéder aux postes sont de plus en plus rares et sélectifs : il convient de correctement les préparer. Il existe plusieurs réalités pour l’archiviste exerçant dans la fonction publique :
Contractuel : les emplois disponibles se manifestent le plus souvent sous la forme de missions ponctuelles ou vacations. Nous ne rentrerons pas ici dans le débat, mais on constate que ces contrats – le plus souvent à durée déterminée – débouchent de plus en plus rarement sur des contrats stables ou un renouvellement, ce qui était alors fréquent dans le milieu, par le passé. Cette étape est en quelque sorte initiatique et offre de nombreuses chances pour de jeunes professionnels de cumuler les expériences. Il faut néanmoins garder à l’esprit que ce statut ne doit pas être prolongé plus que de raison et ne reste qu’une porte d’entrée dans le secteur et la profession,  non une norme.
Fonctionnaire, « assistant de conservation du patrimoine » ou « chargé d’études documentaires » : cadres sous la responsabilité directe des conservateurs du patrimoine. L’envergure et la teneur de leurs missions sont très variables et dépendent des projets auxquels ils sont associés ou de l’environnement dans lequel ils exercent leurs missions (communes, départements, ministères…).
Fonctionnaire, « conservateur du patrimoine » : ce titre prestigieux regroupe les principales figures de la gestion et de la législation des Archives en France. Il s’agit d’un réseau de fonctionnaires d’État (titulaires du concours affilié) rattachés au Ministère de la Culture et détachés en missions dans les administrations (ministères, archives départementales…) et entreprises aux statuts mixtes (exemples : La Poste et la SNCF). La grande majorité des ces conservateurs sont issus de la non moins prestigieuse École des Chartes et complètent leur cursus par une formation à l’Institut National du Patrimoine. Il s’agit aujourd’hui encore du réseau le plus influent et le plus actif d’archivistes existant en France et représente l’interlocuteur privilégié des archivistes auprès des législateurs, responsables politiques ou autres décideurs, eux-mêmes moteurs de notre profession lorsqu’il s’agit de concéder des budgets ou de renforcer un statut.
2/ C’est travailler pour des entreprises privées
L’État n’est pas le seul producteur d’archives en France. Bien que la définition des archives s’appliquent à toutes les organisations, la loi de 1979, elle, ne s’applique pas aux entreprises strictement privées, et par extension donc, à la notion d’obligation de gestion des archives. Les emplois d’archivistes disponibles dans ce secteur reposent essentiellement sur l’appréciation personnelle des dirigeants, mais surtout sur une logique fondamentalement différente de celle du secteur public : la perspective de rentabilité d’une gestion des archives. On entre alors dans d’autres problématiques que celles du patrimoine, bien que cet aspect ne soit pas systématiquement négligé pour autant. Être archiviste dans le privé c’est donc être :
Salarié : un statut bien différent de celui de fonctionnaire. S’il n’offre pas les mêmes garanties de stabilité, il se traduit en général par une rémunération plus élevée (une compensation légitime). Il convient donc d’être vigilant lors des entretiens d’embauche et de connaître le coût moyen d’un archiviste sur le marché du travail.
Prestataire : il n’est pas rare que les administrations publiques préfèrent confier la gestion de prestations basiques (classement, tri…) à des entreprises spécialisées dans ce secteur. Les appels d’offres provoquent une mise en concurrence essentiellement basée sur le prix de la prestation, ce qui se traduit le plus souvent par une baisse des coûts optimisée, qui impose aux prestataires des cadences et des conditions de travail nettement moins avantageuses que dans le secteur public. N’oublions pas que la logique de rentabilité fait loi, mais que des conditions moins avantageuses doivent logiquement être compensées. Heureusement, le secteur privé offre la possibilité de négocier son salaire.

Mais bien au-delà du secteur d’activité public/privé, il y a des réalités inhérentes et communes à tout archiviste. Être archiviste c’est donc aussi et surtout :

1/ Être un cadre avec des responsabilités
La notion de responsabilité est une constante de la profession. Lorsque nous acceptons ou refusons de prendre en charge des archives, nous faisons jouer le jeu de la responsabilité. Mais nous nous intéresserons ici à ces responsabilités qui gravitent autour de notre cœur de métier et qui constituent en fait une part non négligeable de notre réalité.
Chef de service : pas besoin d’être systématiquement conservateur du patrimoine pour assurer la responsabilité d’un service archives (ou service archives-documentation). C’est un poste très enrichissant qui permet en général de pratiquer toutes les facettes du métier (de la collecte à la communication/valorisation), mais qui implique aussi d’assumer tous les détails administratifs. Tout dépend alors de l’envergure dudit service et des moyens à disposition.
Cadre ou chef de projet : le management et la gestion (ou pilotage) de projet nécessitent des savoir-faire précis qui n’appartiennent pas à nos savoirs-faires traditionnels. Bien que les formations initiales abordent cette facette du métier, il convient de ne pas l’ignorer en n’hésitant pas à la pratiquer lorsque des occasions se présentent ou de suivre des formations au fil du temps.
2/ Exécuter des savoir-faire
Les savoir-faire renvoient à notre cœur de métier : les « 4C » en sont l’exemple le plus basique. Il y a ceux qui les font exécuter et ceux qui les exécutent, deux niveaux de hiérarchie bien distincts. Ainsi, lorsqu’il est exécutant, l’archiviste est un :
Spécialiste, aux yeux des professionnels auprès de qui il intervient. Dépositaire d’un savoir-faire, il faut être conscient que notre action est le plus souvent méconnue du grand public qui aura tendance à beaucoup préjuger (en bien comme en mal). D’où la nécessité d’avoir le souci constant du comportement de nos interlocuteurs, à la fois en ce qu’il peut nous aider à réaliser nos missions, mais aussi en ce qu’il nous délimite notre marge de manœuvre. En fonction de cette marge de manœuvre, il faudra adapter son discours et son action de spécialiste.
Prestataire ou « petite main » : un terme brut pour des actions brutes. Lorsqu’il est prestataire, l’archiviste exécute en général des instructions de ses supérieurs hiérarchiques pour réaliser des actions ponctuelles et courtes (comme du classement, de la collecte…) qui s’intègrent dans un projet général. Il s’agit en général de la porte d’entrée de beaucoup de jeunes archivistes puisque ces actions modestes se traduisent souvent par des petits contrats, mais permettent de débuter sereinement une carrière, en partant du bas de l’échelle.

Il y a, en fait, autant de réalités qu’il existe d’institutions susceptibles de nous embaucher. Il subsiste cependant des points communs qui nous lient et font de notre métier un beau métier. Car être archiviste, c’est travailler à la constitution et la diffusion d’un patrimoine pour les générations futures : des archives exploitables et compréhensibles. Mais c’est un patrimoine le plus souvent incompris, mal aimé et rejeté. Il faut constamment défendre le pourquoi de notre action, tâche d’autant plus ardue que ses effets ne sont visibles que sur le long terme. Un raisonnement incompréhensible pour beaucoup de personnes dans une société productiviste, car c’est un raisonnement qui n’est pas guidé par la recherche d’un profit maximisé, mais qui mobilise tout de même une énergie et une solidarité professionnelle considérables

Pour aller plus loin :

Le site de l’AAF

Bossons futé

Code de déontologie de l’archiviste

bibliographie_archivistiquegenerale

ADEDA78_bibliographe_recordmanagement

Abrégé d’archivistique : principes et pratiques du métier d’archiviste, Paris, Association des archivistes français, 2012.

Direction des archives (sous la dir. de Jean FAVIER), La pratique archivistique française, Paris, Archives nationales, 1993.


 Un peu d’humour

Tu sais que tu es archiviste si…

  1. Toi seul et tes collègues savez en quoi consiste ton métier ;
  2. les différents types de moisissures et autres fléaux de la nature n’ont plus de secret pour toi ;
  3. Les gars qui s’occupent du déménagement de l’immeuble où tu bosses te harcèlent jour et nuit, dès que tu vas chercher tes cartons avec ta jolie blouse blanche, en gloussant : “madaaaaaaaaaaaaame, vous êtes infirmière ? je suis malade, vous voulez bien toucher ?”’ et là-dessus, magnifique clin d’œil complice… et ce tous les jours… ;
  4. tu fais peur aux gens, avec ton masque en forme de bec de canard ;
  5. tu passes pour celui qui vient libérer de la place ;
  6. on te dit « bon courage », juste parce que tu fais ton travail ;
  7. on te confond avec le déménageur ;
  8. tu n’as pas peur de rester enfermé dans le noir ;
  9. tu dois maîtriser la définition des archives, parce que tu ne cesseras pas de la répéter ;
  10. tu ne dois pas avoir peur des araignées, des souris ou autres bêbêtes du genre qui aiment bien se cacher dans les dépôts d’archives ;
  11. tu dois expliquer tout le temps que tu ne travailles pas dans une bibliothèque ! ;
  12. tu es inscrit au forum archives-fr de l’AAF ;
  13. tu reçois l’Archimag et tu te demandes pourquoi il s’appelle Archimag, vu la place qu’occupent les articles sur les archives, par rapport à ceux sur la documentation, la veille et compagnie…
  14. tu découvres qu’inconsciemment tu fais aussi de l’archivage chez toi ;
  15. tu as déjà trouvé des lettres coquines dans ton fonds, entre un agent et sa maîtresse, récolées sous la rubrique « correspondance personnelle » ! ;
  16. On t’a déjà demandé : « ah bon, il faut faire toutes ces études pour être archiviste ?, ça sert vraiment à quelque chose ce que vous faîtes ??, vous aimez la poussière pour faire ce métier, non ?, tiens, y a des jeunes dans votre boulot ?! » ;
  17. tu as déjà trouvé un pansement usagé, taché de sang séché, dans une enveloppe avec le certificat de vaccination ou d’autres choses vraiment bizarres et dégueulasses ;
  18. tu es déjà tombé sur des animaux morts comme une chauve-souris desséchée à côté de boîtes de factures éliminables depuis 8 ou 9 ans ;
  19. ton environnement de travail a déjà été classé insalubre ;
  20. Pole Emploi te propose régulièrement des jobs de manutention (malgré ton tour de bras ridicule) ou le conseiller te demande « Vous êtes sûr que vous pouvez occuper un poste de cadre ? Sûr ? Parce que sinon… » ;
  21. les gens, même s’ils sont gentils, pensent au fond d’eux-mêmes que tu ne sers à rien ;
  22. tu es un des rares à savoir que l’Allemagne est une plaque tournante du trafic international d’archives (à part les voleurs d’archives) ;
  23. entendre parler des archives dans les médias est pour toi un triomphe ;
  24. tu as déjà dû faire les poubelles à la recherche de “vieux papiers” que les gens ne jugeaient plus utiles… ;
  25. on t’a déjà demandé pourquoi ils n’ont pas embauché un homme (sous entendu pour porter des cartons) ;
  26. tu as déjà caché tes émotions : quand tu visites notamment des dépôts d’archives non gérées et que tu es choqué de voir le bordel que les gens peuvent y mettre… et surtout du coup savoir minimiser l’ampleur des dégâts : “Y’a toujours pire ailleurs, vous savez, Monsieur (Madame) !”’. ;
  27. on t’a déjà demandé : est-ce qu’on t’a forcé à faire ce métier ? Ou qu’as- tu fais pour être puni (mode quelle connerie monumentale as-tu faite pour être mis au placard) ? ;
  28. tu dois expliquer aux gens comment assembler des cartons DI…B et même en suivant les numéros, ils n’y arrivent pas ;
  29. tu repères les issues de secours à chaque début de mission, de peur de passer la nuit dans les dépôts, ou tu vérifies constamment que ton portable a du réseau ;
  30. tu te fais facilement oublier par les autres agents et tu es témoin de choses pas très “catholiques”…………..

Nous vous rassurons la liste est non-exhaustive, nous vous invitons à la compléter par ici !