Archivfiction

Le labyrinthe du silence ou les archives de la vérité

Johann Radmann est un jeune procureur allemand pas très pris au sérieux par sa hiérarchie, chargé de s’occuper d’infractions mineures de la route. L’action se passe en 1958 à Francfort, dans une Allemagne d’après-guerre divisée, qui tente d’occulter le passé pour mieux avancer, portée par un contexte économique favorable. Le hasard ou le destin fait qu’un rescapé d’Auschwitz croise un jour la route d’un ancien garde du camp dans une cour d’école primaire où il y enseigne. Choqué, il en informe son ami journaliste qui décide d’en alerter le parquet de Francfort, mais personne ne souhaite se saisir de l’affaire. De fait, « un peuple jugeant ses propres crimes de guerre, ça ne s’est jamais vu ! » s’est exclamé un des procureurs.

Johann Radmann lui, y voit l’occasion de travailler sur un autre sujet, mais il est alors loin de se douter de l’ampleur et de la difficulté du dossier qu’il a choisi de défendre. Ignorant tout d’Auschwitz, il décide de mener l’enquête en commençant par se rendre au Centre de documentation de l’armée américaine où sont rassemblés les archives récupérés par les alliés à la libération du camp. L’image où le jeune procureur découvre les archives est assez spectaculaire puisque c’est plus de 600 000 dossiers sous forme de liasses non-répertoriées qui y sont stockées. Un chaos sublime est montré à l’écran, celui-ci est d’autant plus magistral lorsque l’on connait l’enjeu des données contenues dans ses documents.

Malgré tout, le jeune procureur n’abandonne pas sa mission, il épluche des centaines de dossiers, rencontre d’anciens rescapés dont il décide de recueillir les témoignages, retrouve des bourreaux menant des vies normales en toute impunité, le tout dans un seul but : faire éclater la vérité et rompre l’omerta qui règne autour d’Auschwitz et plus largement sur la question des anciens nazis ayant repris une vie normale.

Sa quête de la vérité lèvera également un lourd secret de famille qui affectera profondément le héro, le poussant à ne plus vouloir poursuivre son investigation et à accepter de travailler pour un cabinet privé qui l’avait approché auparavant, avant de changer d’avis et de retourner au parquet de Francfort pour poursuivre son enquête plus déterminé que jamais à faire éclater la vérité.

Le film raconte l’histoire romancée du « second procès Auschwitz », qui visait 22 membres de la direction du camp de concentration. Lancé en réalité par trois procureurs, le procès s’est déroulé entre décembre 1963 et août 1965.

En outre, les archives sont au cœur de ce film, elles sont sublimées, mise en avant en tant que preuve face au mensonge et au déni de toute une génération. Elles sont les pièces à conviction qui permettent d’attester des faits qui se sont passés, elles sont celles qui ont permis de faire jaillir la vérité et de rendre justice aux victimes. Après le procès de Nuremberg, celui « d’Auschwitz » a contribué à faire du camp de la mort une tragédie connue des Allemands et du monde entier. Le film réalisé par Giulio Ricciarelli est en salle depuis le 29 avril 2015.

Hinda Ouijjani


José SARAMAGO, Tous les noms, 1999.

Monsieur José travaille depuis toujours au Conservatoire national de l’État civil, un service dont la mission est de conserver et d’actualiser les archives des vivants et des morts. Imaginez un univers fermé, presque carcéral, coupé des réalités du monde extérieur. Monsieur José, homme servile sans âge et sans ambition, connaît son métier aux tâches répétitives sur le bout des doigts et le pratique consciencieusement. Il s’attire ainsi le mépris de ses collègues. Le seul plaisir qu’il s’accorde sur son peu de temps libre le week-end : sa collection de fiches biographiques sur les cent plus importantes célébrités du pays, complétée grâce aux fiches de l’état civil. Il mène ainsi sa vie par procuration. Suite à une confusion entre deux fiches, il se met à s’intéresser à la vie d’une inconnue de trente-six ans. Il se lance petit à petit dans une enquête effrénée pour retrouver l’inconnue.

José Saramago (1922-2010), prix Nobel de littérature en 1998, nous dépeint ici une administration totalement déshumanisée, dans laquelle un travailleur de la base ne peut se permettre de prendre la moindre initiative, aussi modeste soit-elle, sans en référer à son supérieur. Saramago décrit avec brio un univers qui nous rappelle beaucoup les clichés véhiculés sur les archives (mais ça je vous laisse le découvrir). Le nœud central du livre, c’est la quête de l’identité de cette inconnue et, chemin faisant, Monsieur José part à la découverte de sa propre identité. Belle évocation de la généalogie, passion qui touche nombre de nos compratriotes et que nous fréquentons au cours de notre carrière. Les archives comme support de notre propre quête pour nous connaître nous-mêmes.

Chloé Najera


Georges ORWELL, 1984, 1948.

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>> Avertissement <<

La lecture du présent document est réservée aux cadres intérieurs du Parti. Ne lisez pas la suite si vous ne répondez pas aux critères. La lecture non autorisé est un crime d’information. Crime de la pensée premier degré. Si vous lisez ces lignes en connaissance de cause, nous le saurons. Arrêtez immédiatement la lecture. A ce stade, nous savons que vous avez lu. Détourner les yeux. Regardez. Détournez les yeux. Vous l’avez fait. Nous savons.*

Ministère de la Vérité – Commissariat aux archives – recherche un archiviste H/F – fiche de poste

Profil recherché : Parti extérieur préféré. Prolétaires non autorisés.
Environnement de travail :
Bureau équipé : chaise, papier brouillon, crayon, phonoscript pour demandes de communications, tubes pour circulation des archives, trous de mémoire pour éliminations.
Missions :
Ordres de mission pour la journée sur bureau au matin. Deux lignes maximum pour chaque ordre. Jargon du Miniver comprend mots novlangues. Télécran orienté pour parfaite harmonie avec le Parti. Exécutez ordres sous oeil attentif de vos supérieurs. Travail seul. Vous ne saurez jamais ce sur quoi travaillent vos collègues. Vous ne collaborerez pas avec eux. Le Parti détient la vérité. Rectifiez erreurs existantes dans les archives et décelées par vos supérieurs. Ne pas antidater les documents rectifiés. Exécutez ordres de vos supérieurs. Possibilité de suggestions dans la rectification.
Horaires : employés de bureau 8h-18h, lever 7h pour groupes de culture physique n°30 à 40. Possibilité de mobilisation totale sur plusieurs jours. Repas servis 12h-13h cantine du Miniver.
Rémunération :
3000 points textiles/an
5000 points alimentaires/an

***

Si nous vivions en Océania en 1984, voici de quoi aurait l’air notre métier. En réalisant cette fiche de poste, j’espère vous retranscrire au mieux l’ambiance anxiogène qui ressort d’un roman comme 1984. Le fait que la gestion des archives y occupe un chapitre entier est en soit un élément précieux en ce qu’il nous dit du rôle et de l’importance que jouent les archives dans l’édification et le fonctionnement d’une démocratie digne de ce nom (cf. Trudy Peterson, AN USA).
La question des archives, mais surtout de la mémoire individuelle, en ce qu’elle est étayée par des documents ou objets concrets, permettent à Winston, notre personnage principal, de se rebeller contre l’Etat terriblement autoritaire qui régit ce monde (notamment lorsqu’il se souvient d’une photo montrant des personnages réputés n’avoir jamais existé, qu’il avait trouvé par hasard dans une liasse et jeté, terrifié, dans le « trou de mémoire » : sorte de vide-ordure menant tout droit à des incinérateurs géants).
Un monde pas si alternatif que cela si l’on n’y prend pas garde. En ce sens, l’exercice de notre métier nous place à un poste de vigie privilégié pour que nous soyons les dignes émules de Georges Orwell. Qui, en rédigeant ce roman en 1948, fit preuve d’une prescience extraordinaire en devançant non seulement la révolution maoïste et ses pratiques, mais également les comportements actuels des puissants, dans notre propre société, qui auraient pour dessein de nous aliéner en nous affaiblissant par la bêtise et l’ignorance et en nous abreuvant de médiocrité (cf. Frédéric Lordon, CNRS).
* inspiré d’Alan Moore, The League of Extraordinary Gentlemen – The Black Dossier, 2007

Olivier Chevenier


Quand le NCIS perd ses bases de données

Je dois vous avouer que je n’ai pas trop suivi l’intrigue de l’épisode. Pourquoi, tout d’un coup, l’accès aux bases informatiques ne fonctionne plus, je l’ignore.

Mon attention a été attirée lorsque le chef de l’équipe – un vieux de la vieille, imperméable aux nouvelles technologies – ordonne à ses coéquipiers de ressortir les dossiers papier des suspects.

L’incrédulité des agents très spéciaux est palpable ! Le petit génie de l’informatique situé à l’avant plan arrête même de respirer quelques instants… (trouillard).

Dans la scène suivante, les redoutables agents Dinozzo et David sont donc perdus dans la salle d’archives du NCIS. Petit frisson de plaisir en voyant une vaste salle parfaitement rangée, aux Dimabs alignés et tous cotés uniformément !

On remarquera tout de suite après l’absence d’un quelconque archiviste. Les policiers déambulent seuls entre les épis, au mépris de toute notion de sécurité et de communicabilité des dossiers.

Arrive mon passage préféré : les deux agents, perdus, déclarent :

  • « Mais on en a pour des heures !
  • Écoute, on n’a qu’à chercher par ordre alphabétique. »

Mon Dieu !! Des années d’études et d’expériences, des affaires résolues et des méchants sous les barreaux, et ils ne soupçonnent même pas l’existence d’un inventaire ! L’énervement face à cette description déprimante des archives papier s’est mêlée avec le plaisir sadique de les voir s’abîmer les yeux à feuilleter des centaines de dossiers pièces à pièces.

A l’heure où les bases de données et les documents électroniques natifs constituent un nouvel enjeu pour les archivistes, nous nous plaçons en contradiction totale avec l’image que nous donne le grand public, ce qui rend notre voix plus difficile à faire entendre.

Face à la persistance (évidemment !) des salles d’archives papier, l’archiviste est toujours et encore perçu comme une personne poussiéreuse au fond d’une cave… Pas assez sexy pour apparaître dans une série TV.

Mais aux prochaines générations qui se destineraient à faire ce passionnant métier, je porte un message d’espoir : l’archivage électronique, indispensable bientôt à tous les organismes, se développe, nos compétences s’enrichissent dans ce domaine en même temps que notre maîtrise du sujet et, un jour, j’aime à croire que dans l’esprit des gens, l’archiviste sera une personne omniprésente, experte en papier ET en technologies et si glamour qu’elle sera le héros des prochaines séries TV !

Quoi ? Je m’emballe ?

Alisée Rosa


La série Profilage : la belle image des archivistes !

Attention cliché !


Malheureusement, il arrive encore trop souvent que les services d’archives “récupèrent” les profils les plus “divers” (mot proscrit dans notre jargon professionnel) parce que il faut bien recaser certains fonctionnaires en mal d’affectation. On se dit mais pourquoi pas les affecter au service d’archives ? (pas besoin d’une formation particulière, n’est-ce pas !)

Amis archivistes, luttons contre cette image fausse de notre profession ! Disons aux scénaristes mais renseignez-vous sur le métier avant !  Les archivistes ne sont pas tous des gens mis au placard pour faute professionnelle ou autre… Certains ont même, comble de l’ironie, suivis une formation longue (Master 2 voire doctorat en archivistique) et non pas parce qu’ils étaient obligés mais parce qu’ils étaient animés par la passion de la transmission du savoir, de l’information ou du patrimoine !

Chloé Najera


Pour aller plus loin :

https://archivespop.wordpress.com/